Le Printemps des papillons de Sylvie Lainé

 Encore un coup de baguette magique avec la Fée Sylvie Lainé qui, à son tour, se penche sur notre gâteau. Quand elle n’est pas monopolisée par sa carrière universitaire de professeur en sciences de l’information elle nous distille des textes délicieusement dépaysants d’une grande qualité littéraire.
Récompensée trois fois par le Prix Rosny Aîné  et par le Grand Prix de l’Imaginaire   en 2007 pour ses nouvelles elle publie son premier recueil en 2007, Le Miroir aux éperluettes chez actusf.

  sylvie Laîné photo Jean-Emmanuel Aubert
Photo Jean-Emmanuel Aubert

La nouvel!e est son élément, dans lequel elle parvient à brosser chaque fois un univers suffisant à lui-même. Qu’on ne vienne pas me dire une fois de plus que la nouvelle est lacunaire et vous laisse sur votre faim. La lecture des textes de Sylvie démontre fort habilement l’antinomie de cet adage. Et son dernier recueil, L’Opéra de Shaya chez actusf en est encore une merveilleuse illustration sur le thème de la rencontre de l’autre, l’échange et la découverte. Des perles, on vous dit !

Et Ma Dame Jeanne A. Debats dit de Sylvie sur son blog :
« Non, Sylvie Lainé, ça n’est pas simplement, une de nos meilleures novellistes française, voire LA meilleure, non. Elle est, en toute transparence, la Ligne Claire de la science-fiction française. »
Alors, convaincu(e)s ?

Sa bibliographie sur noosfere & .wikipedia

 Sylvie nous offre ici une nouvelle inédite, rien que pour nous et pour vous puisqu’elle y campe une certaine libraire dans une certaine librairie… (fières comme un p’tit banc elles sont, la libraire et la librairie !). Merci Bonne Fée Sylvie !

Le Printemps des papillons

– Cathy, tu es trop drôle.
— Tu sais, c’est le même principe que pour les pigeons voyageurs… à part bien sûr qu’il faudra leur implanter un GPS. On pourra en faire un tout mini, parce que les routes et les bâtiments, ils s’en foutent… Il faut juste qu’ils aient la direction. Le point d’arrivée. Précis, avec l’altitude et tout, pour qu’ils rentrent par la bonne fenêtre.
— Ce qui m’impressionne, c’est que tu arrives à inscrire le message sur les ailes. Je sais bien que les dessins sont faits avec de la poudre, et que la poudre c’est juste des petits grains qu’on peut choisir un par un… Mais quand même. Ça m’épate.
Elle est dingue, ma copine. Mais géniale. Et elle saute comme une puce, toute excitée par son projet.
— Non, non, c’était facile. On les assemble en kit, les papillons. Les ailes, on les imprime à part. Comme je vois le truc, les clients nous disent ce qu’ils veulent qu’on inscrive, et on leur envoie le papillon par courrier. Ou ils viennent le récupérer chez nous. Ou bien on écrit des machins standards comme sur les cartes postales et ils viennent les chercher à la boutique. On verra. J’ai plein de problèmes à régler avant. Par exemple : quand le papillon arrive chez le destinataire, comment on fait pour qu’il reste bien immobile avec les ailes ouvertes ? Parce que tant qu’il vole, on ne peut pas lire le message… Mais quand même, il faut qu’il vole un peu avant, pour qu’on le remarque. Et comment faire pour que le papillon sache qu’il a été vu ? Tu vois, c’est compliqué.
Je suis morte de rire.
— Et comment tu fais pour être sûre qu’il est lu par la bonne personne ? Tu lui donnes le signalement de celui qui doit recevoir le message ?
Ça ne la perturbe pas. Elle a l’air ravie. Elle pose sa main sur mon bras.
— Ah, mais j’ai réfléchi à ça. C’est pas un problème. Quand tu envoies une carte postale à quelqu’un, tu ne sais pas qui va ouvrir la boîte aux lettres et la trouver. Là, c’est pareil. Ce qu’il faut, c’est juste qu’il arrive dans le bon appartement.
J’en reste bouche bée. Cathy se ressert un verre, et m’annonce sereinement :
— On ne va pas se compliquer la vie pour rien, non plus.

Elle avait vraiment réfléchi. Et pas seulement de manière abstraite. Parce que quand je suis retournée à la librairie, il y avait tout un mur recouvert de grillage – et sur les grillages, des papillons, sagement immobiles, accrochés par leurs petites pattes avec les ailes grandes ouvertes. Je suis allée lire les mots sur les ailes : un mot à gauche, un mot à droite. Il y avait toute une série « Bon Anniversaire ». Quelques « Bonne Année » et « Joyeux Noël ». Les classiques « Bon rétablissement », « Merci pour vos vœux », et des « Tendres pensées ». Cathy est venue me mettre la main sur l’épaule.
— Regarde, les meilleurs sont là !
C’était la rangée du bas, et j’ai dû m’accroupir. J’ai lu : « Vive la SF », « Prends un godet », « J’aime les câlins », et un truc tellement petit que je n’ai pu lire que le début : « Demain les chats et pis d’abord… »
Pas de doute, c’étaient ceux de Cathy. J’aurais bien aimé les voir réveillés.
— Il y a un interrupteur ?
— Oui. Ils ont une autonomie de 30 km. Tu peux les envoyer directement depuis la librairie, ou bien attendre d’être rentré chez toi, comme tu préfères. On entre les coordonnées ici, en Bluetooth, et pour qu’ils s’envolent il suffit de croiser les antennes. Mais ce n’est que le modèle bêta, tu sais. Je travaille sur la version 1…
— Déjà ? …
Elle est comme ça, Cathy. Elle fonce. Faut la suivre. Des fois, j’ai du mal.
— Oui, tu as vu, il n’y a pas assez de place ! Dès que tu veux mettre un texte un peu intéressant, c’est tout petit on ne voit plus rien !
— Et alors, tu vas faire quoi ?
Un client est entré. Cathy se précipite vers lui en faisant voler sa jupe et ses cheveux. Je reste là, devant les papillons. Qu’est-ce qu’elle va faire ? Leur poser des ailes géantes ? Ou bien plein d’ailes emboîtées, genre mille-feuilles ?
Je m’approche encore, à coller mon nez dessus. L’odeur est bizarre, poivrée, incendie de forêt, sauterelles grillées. J’approche un doigt, les ailes sont trop fragiles alors je touche le corps velu, c’est petit, mais j’ai quand même l’impression qu’il est tiède et palpitant. Les ailes ont frémi, j’en suis presque sûr. Le message est un peu brouillé, les lettres ont bougé, maintenant il dit : « Bno Annviersiare ».
Cathy est là derrière mon dos, je ne l’ai pas entendue revenir. Je me sens comme une petite fille prise en flagrant délit le doigt dans le pot de confiture. Mais je n’ai pas le temps de lui montrer ce qui s’est passé, elle est trop pressée de m’expliquer son idée.
— J’ai pensé aux messages déroulants, tu sais, comme sur les prompteurs, ou sur les panneaux d’autoroute. Avec des trucs qui défilent. Ce serait bien, non ? Je sais comment faire. Il y a une poudre thermique dont les grains changent de couleur avec la température, et les ailes sont irriguées. Alors ça peut se contrôler. Affichage dynamique.
Elle secoue sa crinière, sans doute pour confirmer. Pour le dynamisme je lui fais confiance.
— J’ai déjà utilisé l’appareil sexuel pour câbler le système de guidage et la destination. Et ils n’ont pas de système digestif. Tu le savais ? Ça ne bouffe rien, un papillon. Mais je vais leur ajouter un peu de cervelle. Quelques petits neurones, pour qu’ils puissent contrôler l’affichage et le déroulement du message. Ça va être sympa, non ? Viens, on va se faire un thé.
Je la suis dans l’arrière-boutique, un vrai capharnaüm qui sent la sauterelle grillée et la réglisse. Elle sort une bonne douzaine de boîtes de thé, se concentre, en attrape une avec détermination et branche la bouilloire, qui est déjà pleine d’eau, bien sûr.
Et je pense à un truc, soudain.
— Ils vont signer où, les gens ?
Cathy se fige, interloquée.
— Parce que c’est bien sympa, de recevoir un papillon avec des mots doux. Mais si tu ne sais pas qui te l’a envoyé…
Elle a attrapé le sucre, pour moi. Elle met un sucre dans ma tasse vide. Puis deux, puis trois. Je les retire au fur et à mesure. Elle pense tout haut.
— Je suppose qu’on pourrait l’enregistrer comme une image, et puis l’ajouter à la manière d’un tatouage… Ah oui c’est embêtant. Il faudrait que je rajoute des neurones au papillon… Où alors les gens écrivent eux-mêmes avec les grains, il suffit d’une grosse loupe et d’une pince à épiler… Ah zut. Non, on ne va pas personnaliser. Ou je leur accroche un fil à la patte ? Avec un petit ruban ultraléger ? Ça va les déséquilibrer. Non, on laisse tomber. Après tout, si tu envoies un papillon à quelqu’un, tu n’as qu’à le prévenir. Et puis il faut bien qu’il ouvre sa fenêtre, de toute façon.
C’est d’une logique imparable.
Nous passons une heure délicieuse à inventer des messages à faire porter par des papillons. Et puis Cathy me dit :
— Viens demain vers 16h. Tu m’aideras à ranger la génération 2 sur les grilles. La version Papillon à grosse tête ! Ils sont déjà à l’assemblage.
Et bien sûr, le lendemain à 16h, je suis là. Il y a des priorités.

Quand j’arrive, Cathy a déjà ouvert les cartons, et s’apprête à déballer.
— Ah, tu arrives juste à temps, ma belle ! Merci pour le coup de main !
Ils ont des emballages individuels, et ils sont maintenus dans leur boîte par deux petits liens qui leur font comme un genre de corset. Les dénouer, c’est délicat. Cathy me dit :
— Tu vois, pour qu’ils se réveillent assez pour s’accrocher avec leurs petites pattes, il suffit de leur chatouiller le ventre avec un plumeau.
Ça marche ! Le premier s’accroche. Nous continuons, tranquillement, à les libérer pour les poser sur le grillage. Le chatouillis est le meilleur moment, ils se réveillent en douceur, leurs ailes frémissent un peu et oscillent sur une cadence très lente. Chacun a son message enregistré, me dit Cathy, mais on ne voit que les premiers mots, c’est frustrant.
On attaque la dernière boîte, et je dis à Cathy :
— C’est normal s’ils battent toujours des ailes ?
Parce que ça fait comme un souffle régulier, maintenant. Ils battent à l’unisson, et la cadence s’est accélérée. Je regarde celui qui est encore dans la boîte, je l‘ai détaché, je viens de le caresser avec mon plumeau, il remue déjà, rejoignant le rythme de ses camarades. Et sous mes yeux, le message se brouille et se transforme. Il n’y a plus qu’un mot, un mot rouge sur fond clair. Un mot énorme, qui prend toute la place.
Liberté !
Cathy le dit en même temps que moi, son papillon affiche la même chose. Et nous devons baisser la tête, soudain, parce qu’ils se sont tous envolés en même temps, et ils tournent, cherchant la porte – ils l’ont déjà trouvée, et s’envolent dans le ciel clair, tous ensemble.
Il n’y a plus qu’un seul son dans la pièce maintenant. Le rire joyeux, immense, irrépressible et contagieux de Cathy – un grand rire clair et puissant, qui s’envole avec les papillons.

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A propos de Ktimartin

- Spécialiste du rayon Littératures de l'Imaginaire - Membre du jury du Prix Bob Morane - Ancien membre du jury du Prix Julia Verlanger - Ancien membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire

6 commentaires à propos de “Le Printemps des papillons de Sylvie Lainé”

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