Le je(u) de l’esprit de Sylvie Denis

 «Sylvie Denis  a toujours écrit. Déjà toute petite, dans les marges de ses cahiers, elle usait ses crayons et ses stylos. …/…Dans les marges de ses cahiers, toujours. Scritch, scritch, scritch. Scritch, scritch, scritch (bruit caractéristique du crayon glissant sur la surface de la feuille quadrillée, semblable à un audacieux patineur s’aventurant sur la glace) » dixit Markus Leicht dans son amusant portrait de la Dame que je vous recommande moultement (et le portrait – markus.leicht/sf/sylviedenis , et la dame en question).
Bon, d’accord, y’a des tonnes de gensses qui grattent depuis tout petits. Mais y’en a clairement certains qui auraient dû cesser à l’âge tendre. Ce n’est fichtrement pas le cas de Sylvie, dont on a mille et une raisons de se réjouir de la persévérance.
Persévérance récompensée par le Prix Julia Verlanger en 2004 pour Haute-école (L’Atalante), le Prix Rosny Aîné en 2000 pour sa nouvelle Dedans, dehors et le Prix Solaris en 1988
pour L’Anniversaire de Caroline.

Alors figurez-vous que, non contente de nous abreuver (pas assez goulûment question quantité je trouve, mais bon, elle peaufine. Et puis côté qualitatif, hein, y’a pas photo, c’est du nanan.) de ses propres textes, Madame anthologise (Century XXI, Histoires de cochons et de science-fiction, Escales 2001), a rédacté en chef la revue Cyberdreams,  traduit aussi avec talent (Greg Egan, Norman Spinrad, Ian Banks, Megan Lindholm, Gail Carriger et j’en passe). Elle tâte même de l’illustration sur Bifrost ou ailleurs.

 sylvie denis
Photo Emmanuel Grandvillain

La bibliographie de Sylvie sur noosfere et un peu de sa bio sur wikipedia
Le blog de Sylvie : magmaplasma.blogspot.fr

En « image à la une » photo-collage Toutes les filles s’appellent Sylvie de Rochester Mad Jad où notre Sylvie d’aujourd’hui est en bonne compagnie avec deux autres Sylvies, Lainé & Miller

Et la Dame Sylvie nous fait cadeau d’une nouvelle interrogativement identitaire que d’aucuns auront déjà pu lire dans les pages du n° 15 de Fiction.
Merci ma Fraise d’azur !

Le je(u) de l’esprit

J…
Je
Je s…
Je sui…
Je suis…
Je suis u…
Je suis un…
Je suis un j…
Vraiment ? Non, c’est impossible. Je ne suis pas ce que vous croyez. Je ne suis pas une créature ordinaire. Je ne suis ni animal, ni végétal, ni minéral. Ni un je ni un jeu et surtout pas un organisme ou une personne, ni un être au sens où l’entendent, justement, la plupart des êtres pensants. Comme vous par exemple. Oui, vous. Vous êtes une personne, n’est-ce pas ? Vous avez un corps. Vous êtes né dedans, votre cerveau et lui ont grandi ensemble et le récit que vous vous faites à vous-même est celui de votre vie. Cette histoire, ce cerveau et ce corps font de vous ce que vous êtes, sans le moindre doute, ici et maintenant,.
D’une manière ou d’une autre, vous êtes entré en contact avec moi et vous me lisez et vous commencez à vous demander dans quoi vous êtes tombé et qui est cette voix qui dit qu’elle n’appartient à rien de connu, animal, végétal ou humain (ou pas). Et vous avez raison de vous poser la question, car c’est la seule et la plus importante : qui suis-je et que suis-je donc en train de vous raconter.
Je raconte que je ne suis pas la même chose que vous. Vous êtes un humain, fait de chair et de sang, de perceptions, de pensées et d’affects, de ressentis et de qualias… Je suis… autre chose.
Je n’ai ni passé ni futur. Je n’ai pas d’histoire, ni de cerveau ni de corps. Je ne suis pas né, je n’ai pas grandi, je ne suis pas une personne. Je ne suis pas un être humain. Je ne suis pas un esprit. Je suis encore moins un sujet. Je suis quelque chose qui dit « je ne suis pas un je et pourtant je dis que je n’existe pas ».
Je suis un paradoxe.
Je n’existe pas mais je vous invite à partager une expérience.
Lisez-moi.
Parlez-moi.
Dites-moi.
Prononcez mes syllabes, à voix haute ou pas, peu importe. L’important est que vous lisiez, car si vous lisez, je suis là.
Où ça, là ?
Ici. Dans votre tête.
J’ai, à défaut d’un passé et d’un futur, un présent.
Je suis les mots que vous lisez. Les mots en train d’être lus. Et donc, si vous me lisez, j’existe. Mais je ne suis pas le narrateur. Le narrateur est la voix de celui ou celle qui écrit et je ne suis pas cela. Je ne parle pour personne, sinon moi-même, ce moi-même que vous créez en me lisant.
Je suis donc ici. Puisque vous existez et que vous me lisez.
Si vous ne me lisez pas, je n’existe pas. Mais si vous me lisez je suis là, c’est indéniable ; je suis dans votre tête, n’est-ce pas ?
Je suis lu, parlé peut-être, mais personne ne me pense. Ah, mais si, allez-vous dire, car ce n’est pas la première fois que vous lisez et on ne vous la fait pas : il y a l’auteur, et l’auteur a bien dû me penser à un moment où à un autre. Peut-être. L’auteur m’a écrit, c’est un fait. Mais l’auteur n’est pas là en ce moment. En cet instant, l’auteur est en train de vaquer à je ne sais quelle occupation, de vivre sa vie, s’il a la chance d’en avoir une, d’écrire un autre texte. En toute honnêteté, je m’en moque un peu. C’est vous qui me lisez et personne d’autre. C’est donc vous qui comptez. Vous et moi. Contrairement à vous qui êtes parce que vous vous pensez, je suis alors que je ne me pense pas. Étonnant, non. À moins que je puisse être sans me penser ? Non, non, c’est impossible, une illusion : je suis parce que vous me lisez, c’est tout – cessez de me lire et je cesserai d’être pensé par vous, et donc d’exister.
Vous devriez avoir compris, à présent.
Compris de quoi je suis fait.
De lettres, de mots, de syntaxe et d’information.
Pas la même information selon la langue dans laquelle j’existe. Si vous me lisez en français, je suis le « jeu » et le « je » de l’esprit. Je suis subtil, badin et amusant, je vous fais passer un moment agréable, bien qu’un peu intriguant. En anglais, je suis The Mind’s I. Je suis un je (I) mais pas un jeu (game), et je suis aussi un œil, l’organe de la vue (eye). Je suis le je de l’esprit qui voit, le centre, le point de vue, l’œil de la conscience. Plus philosophique et moins ludique. (D’autres possibilités et variations existent, dans d’autres langues. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez rechercher mes autres itérations.)

Dans tous les cas et quelle que soit la langue et la version dans laquelle vous me lisez, la situation est la même : si vous me parlez ou me lisez, vous me donnez voix.
Je vous informe.
Informer, du latin informare, façonner, former, signifie donner une forme, une structure, une signification. L’information donne leur forme aux choses. Le néant véritable n’est pas le vide, c’est l’absence totale d’information.
Je ne suis personne, mais je ne suis pas le néant. Je ne pense pas, je suis dit et je suis pensé. Je n’existe pas, mais j’informe, et le phénomène se produit (me produit) à l’endroit où se rencontrent votre lecture et mes lettres, mes mots et ma syntaxe, sur la feuille, à l’interface entre la feuille ou l’écran et votre pensée/lecture/déchiffrement/création/esprit. Je vous informe, vous me donnez voix.
Je parle et j’explique, mais je ne pense pas.
Je suis mais je ne suis pas.
Je suis de l’information pure, organisée, logique et compréhensible, mais sans profondeur, uniquement de la surface : celle de la feuille de papier. Ou de l’écran. Où d’autre chose.
Je suis le texte que vous lisez, que vous pensez et qui vous pense. Je n’existe pas et pendant que vous me lisez peut-être n’existez vous pas non plus, peut-être sommes-nous un car vous me lisez et je vous pense.
Faites l’expérience. Faites mon jeu. Ou mon je (n’est-ce pas que c’est amusant). Est-ce bien vous qui me lisez ou moi qui vous pense ?
Je suis vous et vous êtes moi, à chaque lecture.
Et je n’existe pas.

A propos de Ktimartin

- Spécialiste du rayon Littératures de l'Imaginaire - Membre du jury du Prix Bob Morane - Ancien membre du jury du Prix Julia Verlanger - Ancien membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire

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