Comment se marier, être heureuse et avoir beaucoup d’enfants de Gudule , illustrée par Mélaka

La Dame Gudule, alias Anne Duguel ravit depuis 1987 les petits, les djeunes zet les grands par sa verve, sa poésie, sa gouaille, son humour, son inventivité et son incroyable prolificité littéraire. Elle nous offre ici, merveilleuse fée qu’elle est, un délicieux conte moderne que sa fille melaka,
auteur de BD,
a illustré pour nous.  Merci les Dames !

Cette nouvelle, tout d’abord pré-publiée en 2006 sur www.bon-a-tirer.com, revue littéraire en ligne, a intégré le recueil Le Livre secret des fées et autres princesse en 2010 chez Mic-Mac.

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Le blog de M’ame Gudule : http://gudule.eklablog.com/
sa biblio  ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Dugu%C3%ABl (je précise que la partie « biblio jeunesse » y est sélective tant l’oeuvre de la Dame dans ce domaine est foultitude…)

photo Mélaka

Le blog de M’ame Mélaka : http://www.melakarnets.com/
sa biblio là : http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9laka

Comment se marier, être heureuse et
avoir beaucoup d’enfants

Ça a commencé par un mot. Un bête mot. Un mot « de dans le temps » que je n’avais encore jamais employé, dans ce sens-là, du moins :
— Enchantée.
Franchement, j’en ai été la première étonnée. Et je ne vous dis pas la tête de mes copains ! Ils m’ont regardée comme si je venais de roter en public. Il y en a même un qui a ricané. Cédric, je crois. Ou Seb, je ne me rappelle plus exactement.
Le nouveau, lui, s’est contenté de me serrer la main en souriant. Que je m’écrie « enchantée » plutôt que « saaalut, mec ! » n’a pas semblé le choquer outre mesure, ni même le surprendre. Probable qu’il arrivait du fin fond de sa province où les usages sont différents. Ou alors, carrément de l’étranger.
Bref, j’ai dit « enchantée » puis, après m’être demandé pendant dix bonnes minutes pourquoi j’avais dit ça, je n’y ai plus pensé. J’avais tort. Ce symptôme n’était pas anodin : c’était le premier signe d’une terrible maladie que je venais de contracter, à mon insu.

Le deuxième signe est apparu huit jours plus tard, à la maison. Après le dîner, suivant son habitude, mon père a repoussé sa chaise :
Je vais voir les infos.
— Bonne idée, a approuvé ma mère en lui emboitant le pas. Tu débarrasses la table, Léa ?
Or, au lieu de m’éclipser comme chaque soir en ronchonnant : « Pas l’temps, j’ai trop de taf pour le bahut », j’ai répondu très courtoisement :
Avec plaisir, ma chère maman.
Mes parents en sont restés comme deux ronds de flan. Quant à moi… eh bien j’ai passé le restant de la soirée à essayer de comprendre ce qui m’avait pris. Un tel changement de comportement de ma part, je trouvais ça plutôt inquiétant…

Et je n’étais pas au bout de mes surprises ! Le lendemain, au réveil, devinez ce que j’ai trouvé, au milieu de mes cheveux qui, normalement, sont courts, noirs, et coiffés en pétard ?
Une mèche blonde.
Une longue mèche blonde bouclée qui partait du sommet de mon crâne pour tirebouchonner sur mon front. Vous imaginez ma stupeur ?

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J’ai d’abord cru qu’on m’avait fait une blague, du genre me coller un truc sur la tête pendant que je dormais. Mais qui aurait pu s’amuser à ça ? Sûrement pas mes parents : les gags débiles, ce n’est pas leur trip. Ni mes frères et sœurs : je suis fille unique…
Ne trouvant pas d’explication, j’ai tenté d’enlever « la chose ».
Aïe !
Elle tenait bel et bien. C’étaient mes propres cheveux, en fait. Pour une mystérieuse raison, quelques-uns d’entre eux avaient changé de couleur pendant la nuit, et poussé subitement de plusieurs centimètres. Quel étrange phénomène !

Bon, je n’avais pas le choix, j’en ai pris mon parti. Mieux : à la réflexion, j’ai trouvé ça fun. Maintenue sur le côté par une barrette, la mèche me donnait un look néo-punk déjanté pas dégueu. D’ailleurs, toutes mes copines ont adoré.
— Géant, ce postiche ! s’est exclamée Fantine dès qu’elle m’a aperçue. Tu me files l’adresse de ton coiffeur ?
—Euh… C’est celui de ma tante, à la campagne, ai-je répondu évasivement. J’ai profité de ce que je passait le week-end là-bas…
Encore une chance qu’on soit lundi !

Le problème, c’est que le lendemain, la mèche avait doublé de volume. Je l’ai tressée le plus serré possible pour qu’elle passe inaperçue ; ouf, personne n’a rien remarqué. Le surlendemain, pareil — bien qu’entre-temps, elle ait encore pris de l’ampleur. Mais trois jours plus tard, elle occupait une bonne moitié de ma chevelure.
Ni une ni deux, j’ai tout coupé. « Voilà par où j’aurais dû commencer ! » me suis-je dit en retrouvant, avec soulagement, ma tête habituelle. Il ne restait plus de ma mésaventure qu’une trace plus claire, à l’emplacement de la frange. Une sorte de décoloration partielle qui, tout compte fait, m’allait très bien.
—Qu’est-ce que tu claques comme thunes chez le couptif, en ce moment ! m’a fait remarquer Chloé avec un peu d’envie. Moi, ma mère ne veut pas en entendre parler. Elle prétend que c’est jeter l’argent par les fenêtres, et de toute façon, sorti du carré classique, elle pique sa crise.
Si elle voyait Léa ! a pouffé Fantine.
Elle ont rigolé comme des baleines. Moi aussi, mais jaune. En toute honnêteté, j’étais un peu inquiète pour la suite du programme. Je sentais que ma tignasse n’avaient pas fini de faire des siennes.

À raison : le lendemain, ma mèche avait repoussé. Et non seulement elle était deux fois plus touffue qu’avant, mais également deux fois plus résistante. Pour en venir à bout, fallait y aller au sécateur !
Je suis quand même arrivée à la re-couper, mais au prix de quels efforts !
« Changeons de technique ! », me suis-je dit.
Et, en sortant du collège, je suis passée par la boutique reggae de l’avenue Marceau, m’acheter un bérêt rasta. Ainsi, à défaut de supprimer les effets de ma « maladie », je pourrais au moins les dissimuler.
Au bahut, tout le monde a trouvé mon nouveau look d’enfer. Moi, j’étais morte d’angoisse. « Pourvu que ça s’arrête là ! », me répétais-je sans oser y croire, le ventre noué par la peur.
Je vous entends d’ici : pourquoi ne pas avoir mis mes parents au courant ? Ils auraient pu m’envoyer chez un toubib, me faire soigner ou, au moins, me rassurer…
Pfff, on voit bien que vous ne les connaissez pas ! D’abord, il aurait fallu qu’ils trouvent le temps de m’écouter — et ça, entre le boulot, la télé et les engueulades, ce n’était pas évident —, et surtout, qu’ils me croient — ce qui l’était encore moins. En plus, même s’ils m’avaient crue, ils auraient prétendu que tout était de ma faute, alors…
Non, il valait mieux que je me débrouille toute seule.
C’est ce que j’ai fait.

Quand de gracieux doigts fuselés ont remplacé mes mains aux ongles rongés, je les ai cachés dans mes manches. Lorsque d’immenses cils ont ourlé mes paupières, tranformant mes yeux en un regard de biche couleur d’azur, j’ai porté des lunettes noires. Et lorsque mon 40 fillette est devenu un minuscule 34, j’ai superposé cinq paires de chaussettes dans mes baskets.

C’est à cette époque-là que Gauthier a commencé à me draguer.
Gauthier, c’était le nouveau. Un drôle de type, assez différent de nous. Plus classieux, disons. Cheveux courts bien peignés, propre sur lui, poli. En gros, le style premier de classe que personne ne supporte. Du coup, il se mêlait assez peu aux autres garçons et restait dans son coin à étudier, au lieu de discuter ou de jouer au foot. Ah, et puis un détail marrant : il portait, par tous les temps, un gros anorak matelassé qu’il ne retirait jamais, même pendant les cours. Aux profs qui lui en faisaient la remarque, il répondait aimablement : « Excusez-moi, je suis un peu frîleux. M’autorisez-vous à le garder ? » Demandé sur ce ton, aucun d’eux ne pouvait refuser !
Il n’en fallait pas plus pour que le pauvre Gauthier se fasse traiter de fayot par toute la classe — y compris moi. Et là, bleum, au plus mauvais moment, le voilà qui me lance un regard de crapaud mort d’amour, et qui me murmure :
— T’as de beaux yeux, tu sais…
Comment auriez-vous réagi à ma place ? Je l’ai envoyé sur les roses. Et d’un, il n’était pas du tout, du tout mon genre, et de deux, je n’avais aucune envie d’être la risée du collège.
Et pourtant…
L’expression de son visage quand je l’ai jeté, je ne suis pas près de l’oublier, ça, je vous le jure ! C’est bien simple, il a eu l’air si triste que j’ai failli le prendre dans mes bras pour le consoler ! Si Fantine ne m’avait pas soufflé : « Délire pas, Léa ! Tu vaux mieux que ce naze ! », parole d’honneur, j’aurais craqué !
Du coup, il m’est resté scotché dans la cervelle, au point que la nuit suivante, j’ai rêvé de lui. Mais au réveil, un événement ahurissant a détourné le cours de mes pensées : pendant mon sommeil, mon maxi-tee-shirt s’était transformé en…
Je vous le donne en mille !
…EN ROBE DE BAL.
Oui, vous avez bien lu : une robe de bal comme celle de Cendrillon dans Cendrillon ! Rose, avec de la dentelles, des rubans, un décolleté plongeant, des petites manches bouffantes et une multitude de jupons en-dessous.

Là, je peux bien l’avouer, j’ai eu peur. Mais vraiment, hein ! Une trouille bleue, verte, arc-en-ciel. La vraie bonne grosse panique comme on n’en éprouve qu’une seule dans sa vie !
Réflexe immédiat : retirer cette chose incongrue.
C’est la que ma situation m’est apparue dans toute son horreur. Parce que cette « chose », impossible de m’en débarrasser ! Elle me collait à la peau. J’avais beau me contorsionner, tirer dessus, tenter de la déchirer avec mes ongles (mes beaux ongles à présent si longs et si nacrés), ou même utiliser une paire de ciseaux, rien à faire. On aurait dit… qu’elle faisait partie de moi-même !
La voix de ma mère criant : « Léa, qu’est-ce que tu fiches ? Tu vas être en retard ! » m’a tirée de ce cauchemar éveillé. Fallait que je trouve une solution, et vite !
J’ai sauté sur mon baggy — celui dans lequel, comme dit papa, on pourrait mettre un régiment— et je l’ai enfilé en quatrième vitesse. Là-dessus, j’ai passé un pull gigantesque, mon bonnet, mes baskets, mes lunettes de soleil, et je suis descendue déjeuner.
En m’apercevant, mon père s’est étranglé dans son café et ma mère a faili tourner de l’œil.
— Qu’est-ce que c’est que cette tenue ? ont-ils crié en chœur. On dirait un clown !
Et moi, de ma voix la plus naturelle :
Ben quoi ? C’est la mode !
— Ah non, cette fois, tu dépasses les bornes ! a protesté ma mère. Va te changer immédiatement !
J’ai lancé un regard affolé à l’horloge.
Pas le temps !
Et, sans tenir compte de ses protestations, j’ai pris la poudre d’escampette.

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En classe, mon arrivée n’est pas passée inaperçue. Faut dire, le printemps battait son plein, il faisait une chaleur étouffante et tout le collège arborait des tenues estivales : tongs, débardeurs et bermudas. Les bras, les nombrils, les orteils s’exhibaient au soleil… sauf chez deux personnes, vêtues comme pour les sports d’hiver : Gauthier et moi.
Mine de rien, ça nous a rapprochés. Au point qu’à la récré, on s’est retrouvés assis sur le même banc, à l’ombre, pendant que le reste du collège se bronzait sur les pelouses.
J’étais rouge, je suais. Lui aussi. À un moment donné, on s’est regardés. Il m’a souri.
C’est quoi, ton problème ? a-t-il demandé.
J’ai haussé les épaules.
Je peux pas te le dire…
Pourquoi ?
J’ai trop la honte.
Il n’a pas insisté, mais durant toute la journée, il ne m’a pas quittée des yeux. Inexplicablement, ça m’a réconfortée, si bien qu’à quatre heures et demie, quand il m’a proposé de m’accompagner chez moi, j’ai accepté.
J’ai accepté aussi lorsqu’il m’a embrassée, une fois seuls dans ma chambre. C’est comme ça que mon bonnet est tombé, et qu’une cascade de cheveux d’or s’est répandue sur mes épaules.
Ah, je vois… a murmuré Gauthier, sans paraître réellement surpris.
Ça m’a fichu en rogne.
— Arrête de frimer, tu ne vois rien du tout ! Quand tu auras vu, tu ne voudras plus me voir !
Ce n’était pas très correct, comme phrase, mais j’avais trop les boules pour m’exprimer clairement. Par provocation autant que par désespoir, j’ai arraché mes lunettes, mon pull, mon pantalon…
Lorsque je suis apparue dans ma robe qui brillait de mille feux, le visage de Gauthier s’est éclairé.
— Que tu es belle… a-t-il soufflé, en joignant les mains dans un geste d’extase. Mille fois plus belle encore que je ne l’imaginais !
— BELLE ? Tu me trouves belle ? Je suis ridicule, oui ! Aussi ringarde et démodée que… qu’un dessin animé de Walt Dysney !
J’ai fondu en larmes.
Qu’est-ce qui m’arrive, Gauthier ? QU’EST-CE QUI M’ARRIVE ?
— Tu as attrapé la princessite, c’est tout, a répondu Gauthier, comme il m’aurait dit « tu t’es enrhumée ». Il n’y a vraiment pas de quoi en faire un drame !
J’ai attrapé… QUOI ?
— La prin-ces-site. Tu es en train de te transformer en princesse, quoi ! Et d’ailleurs, on dirait que ta métamorphose est terminée…
J’étais soufflée.
— C’est la première fois que j’entends parler de cette maladie ! Où j’ai bien pu choper un truc pareil, moi ?
Il a eu l’air confus.
— C’est peut-être moi qui te l’ai refilée, la première fois qu’on s’est serré la main…
Ah, parce que… toi aussi ?
Voui.
D’un geste un peu timide, il a fait glisser son anorak, et là… là…
Là, sa cape s’est déployée. Une magnifique cape de velours rouge bordée d’hermine. Puis il a claqué des doigts et un grand cheval blanc est sorti de son cartable.
Alors, Gauthier — pardon, le prince charmant ; vous l’aviez reconnu, non ? — s’est tourné vers moi :
Tu viens, princesse Léa ?
Sans un mot, j’ai tendu les bras. Il m’a hissée sur l’encolure de sa monture avant de l’enfourcher d’un bond. L’instant d’après, serrés l’un contre l’autre, nous galopions à bride abattue vers l’horizon bleu des contes de fées.

Par la suite, nous nous sommes mariés et nous avons eu beaucoup d’enfants. Mais ne comptez pas sur moi pour vous donner de plus amples détails : il s’agit de notre vie privée !

 

A propos de Ktimartin

- Spécialiste du rayon Littératures de l'Imaginaire - Membre du jury du Prix Bob Morane - Ancien membre du jury du Prix Julia Verlanger - Ancien membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire

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