L’Anniversaire aux étoiles de Claude Ecken

 Tout jeunot notre Claude Ecken est tombé dans le chaudron des « littératures pour immatures », SF, fantastique et BD et publie ses premières critiques dès la fin des années 70 dans des fanzines et des revues comme Fiction, Les cahiers de la BD ou L’Ecran Fantastique, puis Bifrost et Galaxies. Côté BD, le Môssieur scénarise, et crée en 1981 le le Festival de la Bande Dessinée d’Aix en Provence.
Premières nouvelles au début des années 80, puis premier roman en 1984, un polar au sujet dérangeant, L’Abbé X. Depuis notre Biterrois a publié une vingtaine d’ouvrages, surtout SF avec quelques romans pour la jeunesse dont Mission Caladan en collaboration avec Roland Lehoucq, mais encore policiers, fantastiques, BD.
Talentueux novelliste, le Prix Rosny Aîné lui a été attribué deux fois pour cette catégorie en 2001 et 2004 et il s’est vu attribué le Grand Prix de l’Imaginaire en 2006 pour l’ensemble de son recueil Le Monde tous droits réservés aux éditions du Bélial’.
Claude est capable de passer du glauque au lumineux (sa nouvelle/cadeau est un bel exemple de cette face lumineuse et je n’évoque pas seulement la lueur stellaire), d’un substrat scientifique rigoureux  à des trames psychologiques d’un humanisme profond qui lui est propre, tout en vous faisant goûter sa maîtrise de l’intrigue.

  Claude ecken
Photo Richard de Hullessen

La biblio du Claude sur wikipédia et sur nooSFère

Et voila que notre Claude a trouvé une faille temporelle dans son emploi du temps surchargé pour nous écrire une merveilleuse histoire inédite qui mérite bien une galaxie d’étoiles poutouneuses…

L’Anniversaire aux étoiles

     Michel Lerne regardait, sans oser l’ouvrir, l’enveloppe au format commercial qui traînait sur la table basse du salon. Il avait dépouillé le reste du courrier à son retour de la rédaction, puis effectué un peu de rangement dans la cuisine en attendant Véro et les enfants, repoussant de cent prétextes le moment de saisir cette dernière lettre qu’il ne désirait pas ouvrir, qu’il redoutait d’ouvrir, qu’il finirait par ouvrir. Mourant de curiosité et suffoquant déjà d’exaspération.
Cela faisait quoi ? Vingt ans qu’ils étaient fâchés. À peu près quinze qu’ils ne s’étaient plus adressé la parole. Véronique avait toujours trouvé stupide leur brouille à propos d’une rencontre extraterrestre que Jacques aurait faite. Elle avait trouvé plutôt attachante la personnalité fantasque de ce grand frère qui accordait autant d’importance, sinon plus, à la réalisation de ses rêves qu’à la réussite professionnelle, qui prônait la paix entre les peuples et le droit à la différence. Michel lui avait rappelé à plusieurs reprises que la véritable origine du désaccord résidait dans son refus de l’aider à écrire un livre sur ce prétendu contact. Jacques n’avait pas la plume facile, entre autres handicaps. Michel ne pouvait se permettre ce genre de compromission avec son statut de journaliste scientifique. Jacques avait promis qu’il signerait de son seul nom tout en lui reversant sa part, Michel ne pouvait même pas admettre de coucher anonymement sur le papier des thèses qu’il lui répugnait de seulement évoquer. Jacques justifiait l’apparence humanoïde des visiteurs étrangers par le fait que la vie ailleurs dans la galaxie avait de fortes chances d’être, comme sur Terre, basée sur le carbone. Michel avait beau fournir comme preuve a contrario les étonnants fossiles du site de Burgess, qui ne ressemblaient en rien à ce que l’évolution avait développé par ailleurs, Jacques lui opposait sans cesse sa rencontre merveilleuse avec les bipèdes d’outre espace dans le désert tunisien. Ce qu’il avait vécu valait pour preuve.
Bien sûr, toute la bande de copains avait beaucoup bu, allongée sur le sable, dans la contemplation d’une voûte céleste comme on n’en voyait plus en France ; bien sûr, Jacques était le seul à avoir observé une étoile tomber derrière les dunes. Alors que tout le monde s’en retournait à l’oasis, il était allé vérifier, sans se soucier des quolibets. Éric lui avait recommandé de ne pas ramener Chewbacca sous la tente. Au cas où il se perdrait, Michel et d’autres avaient voulu attendre son retour. Mais ils s’étaient endormis.
Le lendemain, Jacques se montrait intarissable sur les extraterrestres avec lesquels il avait sympathisé, il aurait même fait un tour en soucoupe volante. Tout le monde l’avait charrié jusqu’à Gafsa. Seul Julien avait manifesté un début de crédulité, compte tenu de la conviction avec laquelle Jacques s’accrochait à son récit, répétant qu’il n’avait pas bu tant que ça. Les vacances terminées, seul Michel avait encore eu à supporter les allégations de l’Élu, les hypothèses sur la portée d’une telle révélation, les preuves irréalistes qu’il se proposait de réunir, comme son passage au détecteur de mensonges, l’examen des dunes avec des compteurs Geiger, l’analyse au microscope électronique des vêtements qu’il portait alors. Il était devenu carrément délirant. Michel avait pris ses distances. Il n’invita pas son frère à son mariage, peu désireux de le voir entreprendre les scientifiques de sa connaissance pour les enrôler comme cautions scientifiques à l’appui de son témoignage. Ils ne se voyaient plus qu’aux fêtes de Noël autour du père – il serait plus juste de dire qu’ils s’y croisaient, jusqu’à ce Jacques cessât de donner des nouvelles. Personne ne lui en réclama non plus.
L’enveloppe oblongue avait le format des cartons d’invitation. Le rabat déchiré révéla un ensemble de billets. Celui depuis l’aéroport de Paris jusqu’à Sfax, le taxi pour Médenine, puis le guide en 4×4 vers Ksar Ghilane, où il aurait cette fois le privilège de dormir dans l’hôtel implanté au cœur de l’oasis. Tout était payé.
Cela fera vingt ans qu’ils étaient fâchés, disait en substance la lettre d’accompagnement, parce que Michel refusait d’admettre la rencontre du troisième type que Jacques avait vécue. Les deux frères vieillissaient comme des étrangers, chacun de son côté. Jacques n’avait jamais vu le fils de Michel, ni sa fille. Son frère savait-il qu’il avait récemment eu un cancer des intestins ? Funeste épisode, car en Tunisie, les soins n’avaient pas la qualité de ceux donnés en France. Savait-il seulement qu’il y était retourné pour établir la preuve que les extraterrestres avaient implanté une base dans le désert, à l’abri des regards ?
Michel soupira à la lecture de ce passage. Cette hallucination avait gâché la vie de Jacques. Il avait tout sacrifié pour la manifestation de la vérité. Des cercles d’amateurs de l’étrange ne s’étaient pas attardés sur son cas, si peu étayé ; d’autres plus douteux, crédules accomplis tenants de thèses conspirationnistes, voulaient en faire un gourou. Jacques avait au moins tenu parole sur un point : comme Michel le lui avait enjoint, il n’avait jamais publié son histoire, sous son patronyme ou un autre.
« Tu comptes y aller ? avait demandé Véronique.
— Je cherche le piège. Il promet qu’on ne parlera pas de l’affaire. Ce serait vraiment en vue d’une réconciliation à partir de l’endroit où a commencé la discorde. C’est un peu ridicule, cette symbolique remise à zéro, non ?
— En même temps, les billets ont dû lui coûter cher. Ça prouve l’honnêteté de ses intentions.
— J’aimerais te croire… »

Tandis que l’avion amorçait sa descente, Michel tentait de se persuader qu’il avait eu raison d’accepter l’invitation. Comme l’expliquait Jacques dans sa lettre, il serait dommage de ne pas chercher à se revoir au moins une fois avant de s’en aller pour un ailleurs situé bien au-delà de planètes peuplées d’extraterrestres ou pas. Véro avait refusé de l’accompagner, malgré ses envies de tourisme. Le voyage concernait une affaire de famille où elle n’avait pas à interférer. La prochaine fois, peut-être, si les deux frères parvenaient à se rabibocher.
Par la fenêtre du taxi, il retrouva les couleurs ocre et sépia de la terre qu’il avait arpentée dans une autre vie. À partir de Bani Kheddache, les nuances plus soutenues tirant vers l’orangé le mirent dans un état d’agitation qui l’étonna. Ils réveillaient bien d’autres souvenirs que ceux liés à leur expédition. Se confronter à son passé suscitait toujours des bilans. On n’en avait jamais vu de positifs qui ne tiraient pas derrière eux une caravane de regrets. Son frère ne pouvait pas l’avoir attiré ici dans le seul but d’une réconciliation. Il avait promis de ne pas parler de la rencontre. Mais peut-être avait-il quelque chose à montrer. La piste cahoteuse le malmena suffisamment pour l’empêcher de nourrir d’autres pensées inquiètes. Au loin se profilait la ligne tremblante des palmiers dattiers. Ils arrivaient.
Le 4×4 traversa les plantations jusqu’à l’hôtel, un ensemble de tentes climatisées au luxe presque indécent dans cet environnement sauvage. Les bédouins qui vivaient ici à l’année n’avaient jamais eu accès à cette débauche de confort que l’Occidental importait sans vergogne, prélevant en un jour sur la nappe phréatique bien plus d’eau qu’eux n’en consommaient en une semaine. Jacques l’attendait devant le portique de l’hôtel, en sandales, short et lunettes de soleil, aussi buriné qu’un autochtone. On entendait des cris d’adolescents et le bruit de plongeons dans une piscine.
Tandis que le chauffeur s’occupait des bagages, il étendit les bras en signe de bienvenue et l’embrassa comme s’ils s’étaient quittés la veille.
« Je m’étais dit qu’on pourrait s’octroyer ce petit plaisir. Je n’avais jamais vu à quoi ressemblait l’intérieur de l’hôtel. »
Il entraîna son frère dans l’agréable fraîcheur du hall de réception, décoré à l’orientale avec piliers et moucharabieh. Michel aurait préféré le confort spartiate d’une tente berbère, mais se garda d’en faire la remarque. Il calqua son attitude sur celle de Jacques, sans tout à fait parvenir à dissimuler son malaise. En agissant comme s’il ne s’était rien passé, ils ne crèveraient aucun abcès. C’était pourtant ce à quoi Jacques s’était engagé et qui avait conditionné la venue de Michel.
Michel feignit d’admirer la décoration et le luxe des lieux, suivit un chasseur jusqu’à leur tente nimbée d’une apaisante lumière opaline. Très vite, il éprouva le besoin de retrouver, à la frontière de l’oasis, les lieux plus populaires du café devant le modeste bassin naturel de la source d’eau chaude, où se baignaient les groupes de touristes surpris par son invariable température de 35°, les tables et les chaises où s’affalaient des excursionnistes persuadés d’être des explorateurs parvenus au terme d’une périlleuse expédition.
« C’est mieux, » convint Jacques qui affichait une bonne humeur adolescente, comme si la vie n’avait pas réussi à le lester de la gravité de l’âge mûr.
Ils consommèrent un thé brûlant en évitant scrupuleusement d’aborder le sujet tant redouté. En réalité, leur promenade au bord du gouffre ne faisait que le circonscrire. Jacques expliqua qu’il vivait désormais à Douz, de l’autre côté du désert, et il était inutile de lui demander pourquoi il tenait à habiter aux portes du sable et du temps. Ils s’accordèrent à regretter le développement excessif des activités touristiques qui impactaient insidieusement l’environnement ; aux alentours de l’oasis se déployaient des tracés de randonnée, des itinéraires pour méharées, des circuits de moto cross et véhicules tout-terrain, sur des kilomètres de pistes empruntées par les nomades. Là encore, mieux valait ne pas évoquer la raison pour laquelle Jacques se plaignait de ces tapageuses nuisances. En son for intérieur, Michel estimait que son frère aurait dû au contraire se réjouir de cette invasion, car elle réduisait sa zone d’investigations, à moins qu’il ne supposât qu’elle avait fait fuir ceux qu’il cherchait depuis toutes ces années.
La boisson consommée, leurs pas se dirigèrent tout naturellement vers le désert. Il suffisait de franchir l’une des ouvertures le long du mur partiellement démoli qui protégeait l’oasis de ses tentatives d’intrusion. Leur conversation mourut. La première chose qu’on contemplait dans le désert, c’était le silence. Ils s’éloignèrent de quelques mètres afin de s’en imprégner.
« Ça fait toujours son effet, n’est-ce pas ? » sourit Jacques en laissant son frère profiter de la vue.
Michel hocha la tête et ajouta presque aussitôt : « Tu te souviens comme nous avons terrifié Julien en jetant un caillou à ses pieds après lui avoir fait croire que le coin grouillait de scorpions ? »
L’atmosphère se détendit autour d’un couscous au mouton consommé au restaurant du campement. Le serveur assurait qu’il avait été élevé sur place, ce qui permit aux deux frères de s’amuser avec les mensonges véniels que les autochtones servaient aux touristes pour leur faire davantage apprécier leur séjour. Michel parla de Véronique que Jacques n’avait fait qu’entrevoir. Il montra des photos de Chloé et Arthur, résuma succinctement quinze années de vie, surpris par le peu qu’il y avait à en dire : les vieilles galères, une fois surmontées, ne méritaient plus, sauf cas particulier, de figurer dans une biographie. Il ne restait qu’une liste ramenée aux grandes dates de l’existence, plus mince qu’un C.V.
La vie de Jacques se révélait plus succincte encore. Il avait tenu à l’extérieur du souk une boutique de souvenirs, où les touristes payaient leurs achats sans marchander. Il en parlait comme s’il avait effectué un job d’été réservé aux étudiants. Il avait vivoté, se satisfaisant de boulots qui lui laissaient du temps libre. La menace du gouffre interdisait de préciser à quelles occupations il était consacré. Jacques était toutefois propriétaire de sa maison. Il avait placé le reste de son héritage de façon à bénéficier de revenus modestes mais réguliers. Mais les économies qu’il avait pu réaliser étaient parties dans son séjour à l’hôpital à Sfax. Michel demanda pourquoi il n’était pas rentré en France ; la raison, très simple, était qu’ils avaient diagnostiqué son cancer sur place, alors qu’on cherchait à déterminer pourquoi il se tordait de douleur sur son lit. Jacques avait en tout cas réalisé que le temps de l’insouciance s’achevait et qu’il devait prendre des dispositions pour l’avenir. Il ne s’était jamais marié ni n’avait eu de liaison durable. Il était également sans enfants. Il avait fait de son frère son légataire universel. Michel se rappela que Jacques n’avait pas assisté aux obsèques du père car personne n’avait su à quelle adresse faire parvenir l’avis de décès. Jacques n’avait touché sa part d’héritage que des années plus tard, grâce à l’obstination d’un notaire. Tout cela était un peu triste, plutôt dérisoire à l’orée de la cinquantaine et d’un premier bilan de carrière. Mais Jacques souriait et s’esclaffait comme du temps de leur jeunesse, et de la vie devant soi.
Il était presque dérangeant de retrouver ce frère aussi inchangé, tel que Michel en gardait le souvenir. Le temps semblait avoir eu peu de prise sur lui, se contentant d’accentuer les rides d’expression. L’absence de responsabilités sans doute, et une désinvolture conservée jusque dans l’adversité. En fait, réalisa Michel, Jacques restait intact parce qu’il était encore hanté par ce rêve qui le transfigurait.
« Mais toi, tu as bien réussi ! Combien de bouquins tu dis que t’as écrit ?
— Sept. Mais ce ne sont que des vulgarisations, dont deux pour la jeunesse. Ce sont davantage des compilations de mes chroniques. Ça ne passera pas à la postérité.
— N’empêche, tu es célèbre. Tu passes à la télé.
— Tu sais, tout cela est bien secondaire quand on a le nez dedans. On ne pense qu’à défendre un point de vue, expliquer le mieux possible une découverte ou un nouveau concept, sans se préoccuper de savoir comment les gens nous considèrent. »
La nuit était tombée sans s’annoncer. Leur échange de souvenirs les avait empêchés de la surprendre en train de ouater les sons. Le repas terminé, Jacques fixa son frère avec malice.
« On va regarder les étoiles ? »
Nous y voilà, se dit Michel. Lorsqu’ils seraient tous deux parmi les dunes, ils atteindraient le moment exact de cet anniversaire, l’instant T à partir duquel leurs chemins avaient bifurqué. Par ailleurs, il aurait été stupide de s’abriter sous la tente pour regarder la télé ou d’aller s’amuser avec des touristes qui pensaient vivre un moment privilégié parce qu’ils se livraient à leurs loisirs coutumiers dans un endroit exotique. Cet inévitable pèlerinage était ce qu’il attendait et redoutait à la fois. Il avait commencé dès qu’il avait confirmé la réservation du billet d’avion.
Cette fois, ils s’éloignèrent suffisamment pour ne plus entendre les flonflons de la soirée dansante sous l’égide d’un animateur braillard ni les cris enthousiastes des plus jeunes piquant des têtes dans la piscine et le bassin. L’oasis se réduisit bientôt à un point de lumière guère plus brillant que les étoiles perdues dans le ciel. Ils n’avaient pas emporté de lampe de poche ; l’éclat opalin de la Voie Lactée suffisait à délimiter le contour des ombres placides qui les dominaient, semblables à des mammifères géants endormis. Ils évoluèrent entre les bosses de sable durant un temps qui finit par inquiéter Michel. On perdait facilement le sens de l’orientation dans le désert. Le citadin qu’il était ne prenait conscience qu’à présent de la rumeur persistante de la ville dans laquelle il baignait au quotidien. La sensation d’apaisement ne dura que le quart d’heure nécessaire pour faire place à un sentiment d’oppression. Ils étaient seuls dans l’univers, seuls avec pour unique réconfort le paisible scintillement des étoiles muettes. Michel était persuadé que même son portable était hors de portée des réseaux quand ils sinuaient dans le creux des dunes.
Ils s’arrêtèrent au sommet de l’une d’elles. Dans le moutonnement de celles parquées à leurs pieds, aucun tracé n’indiquait le chemin du retour. Les grains de sable si fins roulaient en discrets torrents. Chaque pas effaçait l’empreinte du précédent.
Jacques avait emporté des couvertures en prévision de la fraîcheur du désert. Il jura en s’apercevant qu’il en avait perdu une en route.
« Elle ne peut pas être bien loin. Je les ai rajustées sur l’épaule il y a seulement cinq minutes. Profite du ciel en attendant. Je ne serai pas long. »
Mains sous la nuque, le dos contre le sable encore tiède, Michel observa la majestueuse échine céleste. Il renonça à compter les étoiles filantes qui zébraient la voûte à intervalles réguliers, mais il fut malgré lui attentif à observer celles qui passaient plus bas sur l’horizon, guettant une suspecte trajectoire erratique. Pendant combien d’heures, cumulées en jours, en mois et en années, son frère avait-il scruté le ciel dans l’espoir de revivre le phénomène qui avait changé le cours de sa vie ? Pendant combien de temps avait-il arpenté ce coin de désert, à pied, en chameau, en moto et en 4×4, pour relever une trace, ramener la preuve de ce contact, une preuve qui n’en serait une qu’à ses yeux ? Fallait-il que le choc fut à ce point sidérant pour abandonner famille, amis, études, carrière, tout ! parce que l’univers s’était soudain agrandi jusqu’à l’impensable. À ses yeux, la révélation d’une autre intelligence dans l’espace interstellaire reléguait loin en arrière l’accomplissement d’une vie rangée. Elle surpassait tout. C’était probablement vrai.
Michel se demanda comment il aurait réagi s’il avait été témoin à la place de son frère. Il en aurait parlé autour de lui, bien sûr. Mais il n’aurait pas persévéré, de peur de passer pour fou. Il aurait gardé pour lui cette expérience unique, la certitude que les sceptiques se trompaient, il aurait parfois partagé cette expérience à qui le méritait, peut-être aurait-il écrit sur le sujet, avec les précautions d’usage, mais jamais, au grand jamais, il n’aurait foutu sa vie en l’air pour approfondir la question.
Sauf que Jacques avait été plus que témoin : il avait parlé aux visiteurs, il avait recueilli des données sur leur civilisation, leur organisation sociale, des détails cent fois lus et entendus ailleurs et qui, de ce fait, ne démontraient ni ne signifiaient rien, mais qu’il avait reçus comme un enfant reçoit le don magnifique d’un conte de fées, couché dans son lit. Il avait cru en cette société évoluée, débarrassée de sa violence et des plus triviales contingences, tournée vers le savoir et l’accès à des pans supérieurs de la conscience. Sauf que Jacques avait vu, à l’exemple du petit millier de cosmonautes, astronautes, spationautes et taïkonautes qui avait échappé à l’attraction terrestre, la fragile boule bleu et blanc que le reste du monde ne connaissait que par des reproductions. Au réveil, Michel aurait qualifié d’hallucination pareille expédition et aurait nié l’avoir réellement vécue. Il ne se rappelait pas, pourtant, que Jacques dit avoir dormi au retour de son expédition. La fatigue s’était envolée avec ce savoir tout neuf.
C’était il y a vingt ans. Bien du sable avait roulé au bas des dunes.
Michel s’inquiéta de l’absence prolongée de Jacques. Il se leva pour vérifier s’il revenait vers lui. Mais dans la masse des géants de sable les ombres denses ne faisaient qu’une bouchée d’une ridicule silhouette humaine. Il appela. Le son de sa voix se perdait étonnamment vite dans cette immensité.
Un instant, il se persuada que Jacques l’avait abandonné là pour se venger. Il lui avait laissé une couverture mais ne reviendrait pas avant le matin. Ou bien il le laisserait rentrer seul quand l’aube lui rendrait, en partie, ses repères. Même avec l’oasis hors de portée de vue, la vapeur qui s’élevait de la source d’eau chaude au petit matin dessinait un halo brumeux indiquant la direction à suivre.
Il appela encore, suffisamment fort pour que le vibrato de sa voix fit rouler des grains de sable. S’il avait été dans les parages, son frère lui aurait répondu. Peut-être s’amusait-il du tour qu’il lui jouait en constatant son angoisse croissante.
Mais Jacques n’était pas comme ça. Sauf qu’on pouvait beaucoup changer en vingt ans. Sauf que Jacques, précisément, n’avait pas changé, pour ce que Michel avait pu observer. Malgré tout, Jacques ne revenait pas.
Une dernière supposition lui suggéra que son frère l’avait conduit exactement là où il se trouvait la nuit de la révélation. Même date, même lieu. En admettant que les dunes n’avaient pas changé de place. Peut-être jouait-il sa dernière carte. Il espérait que le phénomène se renouvellerait et que Michel en serait cette fois le témoin. Pour s’assurer que les visiteurs du ciel viendraient, il fallait qu’il fût seul. C’était ridicule. Jacques était décidément fou.
Michel n’avait pas le cœur de s’asseoir. Il leva les yeux vers le fourmillement dans le ciel au moment où trois étoiles filantes dessinèrent brièvement la trajectoire de leur entrée dans l’atmosphère. La galaxie au-dessus de sa tête n’avait plus le même attrait. Debout, sur une dune perdue dans un océan de sable, la couverture sur le dos, il attendait. Seul avec lui-même, comme tous ceux qui s’enveloppaient dans le désert. Le désert désorientait aussi l’esprit.
Pourquoi avait-il laissé passer vingt ans ?
Les battements de son cœur faisaient danser les ombres environnantes. Le moutonnement des dunes se déplaçait dans le tremblé de la nuit. Sur une éminence plus ocrée que les sommets voisins, il lui sembla voir du sable couler. Des étoiles étaient peut-être tombées.
« Jacques ?
— Je l’ai retrouvée. La première fois, j’étais passé à côté sans la voir.
— Tu ne m’as pas entendu t’appeler ? »
Un temps mort laissa la question en suspens. Jacques, Michel le comprenait à présent, finissait de dévaler la pente. La voix déformée par l’effort de l’ascension finit par lui répondre :
« Tu sais, si je suis au bas d’une dune, j’ai moins de chances de t’entendre. »
Sceptique, Michel se garda de répondre.
« Alors, le spectacle ? demanda Jacques lorsqu’il le rejoignit. »
Il étendit la couverture sur le sable et s’assit de façon surprenante, dos à la Voie Lactée.
« Tu dois y être habitué depuis le temps.
— Parce que tu crois qu’on s’y fait ? »
Il n’y avait rien à répondre à cela, seulement à regarder. La fraîcheur qui s’installait ne favorisait pas la communication. Michel s’assit à côté de son frère. Tout à l’heure, il l’avait laissé parler sans lui poser de questions. Toujours à cause de ce fameux gouffre autour duquel ils tourbaient.
« Et ton cancer ?
— Ça a été un sale moment. Je l’ai senti passer. »
Ce n’était pas ce que Michel voulait savoir, mais l’éventualité d’une récidive. Il s’en voulut de n’avoir pas posé cette question en premier, quand ils en avaient parlé.
« Tu aurais dû m’appeler… »
Il lui sembla que Jacques avait haussé les épaules.
« Le notaire qui m’a retrouvé t’a transmis les coordonnées, j’imagine.
— Il n’en a pas le droit. Secret professionnel.
— Mais si tu la lui avais réclamée, il m’aurait transmis ta demande. »
Touché !
Michel comprit qu’il n’était plus possible de reculer.
— C’est ici que ça s’est passé, n’est-ce pas ?
Absorbé par la contemplation du ciel, Jacques hocha la tête. Michel se mordit la lèvre. Il avait commencé, il devait poursuivre.
« Tu les as retrouvés ?
— Oui. »
Les genoux ramenés contre la poitrine, Jacques fixait l’obscurité. Son laconisme le décontenançait davantage que la logorrhée tant redoutée.
« Je les ai longtemps recherchés. Finalement, ce sont eux qui sont venus à moi, un jour où… Au fait, tu avais raison : même avec une vie basée sur le carbone, la forme humanoïde ne va pas de soi. J’ai brièvement entrevu leur véritable apparence. L’espèce est capable de changer de forme, tout bêtement. »
Michel essaya de distinguer les traits de son frère dans le noir. Devina plus qu’il ne vit les angles de sa pommette émaciée. Tout à l’heure, dans la solitude du désert, il avait eu le temps de réfléchir.
« Raconte-moi. »
C’était le moins qu’il pouvait proposer.

Michel se réveilla sur le qui-vive. L’intuition refluait déjà de sa conscience. L’aube manquait encore de vigueur. Le lit voisin, aux draps à peine chiffonnés, était vide. Ils étaient rentrés tard, dans le milieu de la nuit, quand le froid avait resserré ses mâchoires. Les fêtards de l’oasis étaient couchés. Michel avait encore en tête les paroles de Jacques, la voix plus que les propos, qui parlaient non de lui, mais des Autres, de leur monde, bien plus étrange que l’esprit ne saurait le concevoir, de leur société pas forcément plus attrayante malgré ses capacités technologiques. Le surcroît de civilisation n’entraîne pas d’office un accroissement du bonheur. Mais sa quête se poursuivait.
Cette fois, Michel avait écouté son frère sans l’interrompre ni manifester son incrédulité. Jacques ne cherchait pas à convaincre, il témoignait. Sa présentation d’une autre intelligence n’avait aucune importance : c’était sa vie qu’il racontait à travers elle et ses rêves d’une humanité pacifiée, tournée vers la réalisation de grands projets. C’était son frère.
Puis il vit l’enveloppe de papier kraft sur l’oreiller. Elle était à son nom. Il la décacheta avec un couteau récupéré sur la table du petit déjeuner. Les documents administratifs paraphés par un notaire faisaient de lui l’héritier des maigres biens de son frère, comme celui-ci l’avait annoncé la veille. Mais pourquoi les remettre de la sorte, maintenant ?
Michel se vêtit à la hâte. Il ne ressentait pas la fatigue, malgré le peu de sommeil. La migraine viendrait peut-être plus tard.
Michel ne se demanda pas ou était passé son frère. Il se rendit directement dans le désert. À l’extrémité de l’oasis, le café ouvrait ses portes, dans l’attente des premiers clients. Ceux qui avaient dormi à la dure, sur des lits de camp, se levaient généralement tôt, moulus et frigorifiés. La nappe d’eau chaude qui alimentait cette portion du désert dessinait un ruban de brouillard qui serpentait dans le désert avant de s’enfoncer dans le sable. Les épaules couvertes d’un châle, une femme en short le suivait pour remonter à la source.
Comme Michel le subodorait, Jacques était assis en tailleur à l’emplacement qu’ils avaient occupé cette nuit. Il se leva à son approche, mais garda son regard tourné vers l’immensité du désert.
« J’ai trouvé l’enveloppe… »
Pendant une minute ou deux, côte à côte, ils observèrent la lumière sculpter les dunes en jouant des couleurs et des ombres.
« C’est arrivé quand ?
— L’hiver dernier, à Sfax. »
Michel demeura pensif, incapable de réagir à l’annonce. Les années, les occupations, l’avaient insensiblement éloigné de l’essentiel.
« J’aurais dû m’inquiéter avant. Il ne serait pas mort seul.
— Ça n’a pas été le cas. Nous étions là. »
Michel hocha la tête.
« C’est ce qui m’a réveillé. Sa jeunesse d’esprit et le fait que vous étiez métamorphes. Il était trop ressemblant à ses vingt ans. Ce n’était qu’un souvenir grandeur nature. »
Celui qui avait les traits de Jacques lui sourit avec chaleur.
« Ça faisait partie de ses derniers souhaits.
— Cette soirée, tous les deux, dans les dunes ?
— Un petit rappel de ce qu’il était. Et son histoire… Il voulait vous la léguer. »
L’homme s’éloigna, en direction du désert, loin des pistes fréquentées par les hommes.
« C’était un homme bon, il faut que vous le sachiez. »
Il attendit que l’image de son frère se réduisit à un grain de sable pour retourner à l’oasis.

Michel s’engouffra dans la librairie Bédéciné. Une femme à la flamboyante chevelure lui expliqua combien son livre sonnait juste. Les récits de visite extraterrestre se ressemblaient tous. Ils n’appartenaient pas à leur fonds de commerce dédié à l’imaginaire. Mais le sien avait une patine et une texture qui le rendaient remarquable, assurément différent. Elle s’étonnait surtout de voir un vulgarisateur scientifique signer ce genre de témoignage. Disant cela, elle l’évalua d’un air inquisiteur par-dessus ses lunettes rondes, pressentant une histoire à la clé. Michel se contenta de sourire. Ses amis réagissaient comme elle, ses collègues ne comprenaient pas plus. Lui se rendait compte que l’ostracisme n’était pas si grand ni si difficile à supporter. La presse annonçant la parution n’avait pas descendu le livre en flammes.
La pétillante rousse l’accompagna jusqu’à la petite table de dédicace, coincée au pied d’un escalier en colimaçon. Elle lui recommanda de faire attention aux marches qui y menaient. Michel Lerne salua au passage quelques connaissances venues l’encourager.
« Moi, c’est Cathy. Je vais vous présenter, et ensuite vous direz quelques mots ?
— Ne parlez pas trop de moi ; insistez sur le témoignage de mon frère.
— Tout ce que vous voudrez ! On ne va pas contrarier les auteurs chéris qui viennent chez nous le jour de la sortie de leur livre.
— Mon frère et moi avons effectué une partie de nos études à Toulouse. Il rêvait de faire aérospatiale…
— C’est comme un pèlerinage, alors ?
— Vous avez tout compris. J’ai effectué le mien l’an passé. Cette fois, c’est à lui de revenir, même si c’est de façon symbolique. Vous comprendrez quand vous lirez le livre. »
Michel avait tenu à ce qu’il sortît aujourd’hui. Cela faisait exactement un an qu’il était revenu de Ksar Ghilane, avec une histoire gravée dans la mémoire.
« Hé là, mon poussin ! Je connais mon boulot ! J’ai lu le bouquin sur épreuves ! Votre frère était un rêveur, et c’est pour ça qu’on défend votre ouvrage. Nous aussi, on aide les gens à rêver, de sable, d’étoiles ou d’autres choses ! Je pense qu’il aurait été content de savoir que vous avez signé de vos deux noms. Vous méritez un bisou de sa part ! »
À sa grande surprise, elle s’exécuta.
En s’asseyant devant la pile de livres, Michel Lerne crut voir parmi le groupe mouvant qui patientait, son ouvrage à la main, le visage de son frère qui s’en détournait. Il semblait illuminé d’un sourire satisfait. Sans tarder la tête entraperçue fut remplacée par d’autres dans le sillage du sortant. La vision fut si fugace qu’il l’attribua à une illusion. Mais il savait à présent qu’il n’était pas nécessaire de disposer de preuves pour croire à ce qu’on ressentait.
« Bon anniversaire, frangin ! » murmura-t-il.

 

A propos de Ktimartin

- Spécialiste du rayon Littératures de l'Imaginaire - Membre du jury du Prix Bob Morane - Ancien membre du jury du Prix Julia Verlanger - Ancien membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire

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